23-11: Parution Deux frères

Le bouquin de mézigue est disponible à partir de maintenant dans la collection Polder. Merci à Décharge et Gros textes.
Préface de Frédérick Houdaer.
Couverture de Sara Laè.
Avec la participation de Ludwig Wittgenstein et de Charles Bukowski.


Pour se le procurer: 

soit s'abonner à la collection Polder pour un an (4 recueils dont celui-ci, vingt euros) sur le site de la revue Décharge

soit faire un chèque de six euros  
à l’ordre des « Palefreniers du Rêve »
CCP 563252 U Dijon
et l'adresser à : Décharge Jacques Morin
4 rue de la Boucherie - 89240 ÉGLENY - France 

soit me croiser dans la rue


15-11: Une autre chose qu’on peut observer (DES 11)



si on veut
si on a le courage:
les ondes acoustiques primordiales
qui sont des vestiges
de l’histoire de l’univers primitif

car 

l’univers n’a pas toujours été

tel que nous le connaissons :
grand, portant beau, avec
les tempes grises
non
l’univers a aussi été jeune
comme vous comme moi
l’univers a été comme vous comme moi
un point minuscule
guère plus gros qu’une tête d’épingle
et même franchement plus petit
plein d’ardeur et d’enthousiasme pour la vie
prêt à toutes les aventures
et pour tout dire un peu fou-fou
oui
voilà comment était l’univers
à l’époque de son commencement :
fou-fou et puis empli
d’un plasma de matière ionisée
(noyaux atomiques et électrons)
et de photons en interaction
– à cette époque de l'univers deux forces s’opposaient
à peu près comme dans Star Wars
d’un côté la lumière
de l’autre côté la gravité
et cette concurrence entre lumière et gravité
à créé dans le plasma premier
des vibrations semblables à des ondes sonores
et ces ondes se sont propagées
jusqu’à ce que l’univers commence à se refroidir
vers 380 000 ans
après B. B

et ces ondes
la trace de ces ondes
est encore inscrite
dans le paysage
de l’univers

c'est pourquoi étudier ces ondes
déchiffrer leur chemin
devrait nous permettre de savoir
à quel moment l’univers a accéléré
à quel moment le responsable de l’accélération cosmique
que ce soit l’énergie du vide
ou la quintessence
ou la gravité modifiée
(appelons-le pour l’instant et dans le doute
« Madame Le Responsable »  
ou bien
« Madame Le Responsable de l’Accélération »)
à quel moment cette force 
a pris le dessus
sur la gravité
et s'est mise à disperser les galaxies
à éloigner les amas de matière les uns des autres

à tout séparer

à une vitesse
toujours croissante

14-11: Pour ce qui est des supernovae (DES 10)



il ne s’agit pas de n’importe quelles supernovae
on ne va pas photographier des supernovae comme ça
au pif
non
on va observer les supernovae de type Ia
parce que les supernovae de type Ia
c’est comme les gens qui ont un petit quelque chose
c’est comme les gens qui ont un je ne sais quoi de spécial
les supernovae de type Ia ne sont pas des supernovae du tout-venant
ne sont pas comme n’importe quelle supernova lambda que vous pourriez croiser dans la rue
elles sont différentes des autres

car

leur luminosité ne varie pas au cours du temps

si bien que

lorsque vous regardez de la terre
des supernovae de type Ia
toute différence de leur luminosité
sera due uniquement
à la distance de la supernovae
plus les supernovae Ia semblent pâles
plus elle seront lointaines

cela dit ça ne suffit pas
la distance ne suffit pas
il nous faut aussi la vitesse

et pour la vitesse c’est presque aussi simple
on va mesurer le décalage des émissions électromagnétiques
des supernovae Ia
on va se servir de l’effet doppler
l’effet doppler que vous connaissez bien
s’il vous est déjà arrivé de vous retrouver
au milieu d’une Autobahn à cinq voies
nu
à trois heures de l’après-midi
et de voir débouler dans votre direction
sur les cinq voies
toutes sirènes hurlantes
cinq ambulances allemandes
tandis que dans le ciel
des rapaces tournoient
l’œil
braqué sur vous
et les sirènes des ambulances
sont aigues vous déchirent les oreilles
se rapprochent
vous fermez les yeux
vous pensez être écrasé
vous vous dites c’est idiot
c’est idiot d’être écrasé par une ambulance allemande
vous sentez un souffle
sur votre torse et votre nuque
vous ouvrez les yeux
les ambulances sont passées
vous êtes indemne
et c’est là que vous remarquez
que les sirènes des ambulances qui s’éloignent
se modifient
deviennent plus graves
et vous vous dites
c’est donc ça
c’est donc ça l’effet doppler

or l’effet doppler vaut pour le son
mais aussi pour la lumière
car la lumière n’est qu’une onde
presque comme les autres

si bien que le spectre lumineux d’un objet qui s’éloigne de nous
une supernova de type Ia par exemple
va être décalé dans le rouge
tout comme la sirène de l’ambulance allemande
était décalée dans le grave

en prenant en compte l’effet doppler
on pourra obtenir en même temps que la distance
la vitesse réelle des supernovae

et de la vitesse réelle des supernovae
à la vitesse réelle de l’univers
tous les cosmologues savent
qu’il n’y a
qu’un pas

27-10: Et le but de DES (DES 9)



c’est d’observer en particulier
dans le ciel
quatre phénomènes
qui peuvent nous renseigner
sur la vitesse de l’univers

et ces quatre phénomènes sont

les supernovæ

les ondes acoustiques primordiales

les lentilles gravitationnelles

les amas de galaxie

– sachant que
les trois théories sur l’accélération de l’univers
(la quintessence/l’énergie sombre/la gravitation modifiée)
donnent chacune à l’univers
une vitesse différente

et qu’à ce petit jeu-là
c’est la théorie qui aura prédit au plus près
la juste vitesse de l’univers
et son accélération réelle
qui sera la théorie
la meilleure


26-10: Alors ce gros télescope (DES 8)



on l’a appelé
Caméra de l’Energie Sombre (Dark Energy Camera)
et pour le projet cosmologique en général
on s’est dit que
Enquête sur l’énergie sombre (Dark Energy Survey – DES)
ce serait très bien

évidemment il y en a qui se sont plaint
mais c’est habituel chez les cosmologues
ils passent leur temps à se plaindre
si jamais vous croisez un cosmologue content
c’est sans doute qu’il est en train de se réjouir
du malheur d’un autre cosmologue

cette fois
ce sont les cosmologues partisans de la gravitation modifiée
qui se sont plaint
dont le sang n'a fait qu'un tour
qui sont devenus rouge cassis
dont les veines ont formé sur le front comme des nœuds de vipères vexées
qui ont tout cassé dans leur bureau de cosmologues
et qui se sont mis à crier
BIAIS D’AUTOCONFIRMATION !
BIAIS D’AUTOCONFIRMATION !*
à la cantonade


quand ils furent un peu calmés
les cosmologues partisans de la gravité modifiée 
expliquèrent :
le nom que vous avez donné à ce projet
montre bien que ce que vous cherchez en priorité
ce que vous vous attendez à découvrir
c’est l’énergie sombre
et que vous vous fichez
de la gravité modifiée
comme de votre première chaussette 

les autorités cosmologiques
étaient bien embêtées
mais c’était trop tard
le nom était donné
on avait déjà fait imprimer les sigles et les logos
et le projet s’appellerait donc bien
comme on avait dit qu’il s’appellerait :

DES








*un biais d’autoconfirmation désigne la tendance du cerveau des autres cosmologues à penser qu’ils ont raison alors que c’est votre cerveau et vous qui avez raison

19-10: A Iowa city, Iowa, s’est tenu en 2013 un congrès international de cosmologie (DES 7)



rassemblant les plus grands cosmologistes de notre temps

l’atmosphère était tendue

on sentait les protagonistes à bout

et le drame que nous redoutions tous s’est produit :
un savant partisan de l’énergie sombre
a attaqué un savant partisan de la gravitation modifiée
avec un stylo bic rouge
l’éborgnant et lui laissant
deux trous rouges au côté droit

les autorités cosmologiques ont compris
qu’elles ne pouvaient plus laisser la situation s’envenimer ;
des fonds ont été débloqués pour trancher la question,
pour savoir enfin
si l’univers accélère
à cause de la gravité qui s’inverse
à cause de l’énergie qu’il y a dans le vide
ou à cause de la quintessence

quand on eut les fonds,
il fallut savoir
ce qu’on allait en faire :
c’est là que les autorités cosmologiques se sont dit
bon les mecs
on n'a qu’à faire comme d’habitude
on n'a qu’à faire ce qu’on sait faire
on n'a qu’à construire un gros télescope

puis bien observer le ciel

pour voir comment ça bouge


10-10: Ou alors (DES 6)


Ou alors on a pensé à un autre truc :
l’énergie sombre viendrait plutôt
de la quintessence
et donc la quintessence c’est très beau
c’est poétique comme on dit c’est poétique
à propos d’à peu près tout
sauf de la poésie* 
et bon à part que c’est beau
la quintessence ce serait un champ quantique
présent partout dans l’espace
un peu aussi comme dans Star Wars
et ce champ a beaucoup à voir
avec le champ de Higgs
lié au boson de Higgs
dont vous avez sans doute entendu parler
si vous écoutiez France Culture en 2012

alors bon
la particule de la quintessence
serait presque comme un boson de Higgs
elle aurait comme le boson de Higgs
un spin nul**
c’est-à-dire un moment cinétique propre 
nul

mais par contre
elle serait plus légère la particule de la quintessence
plus légère que le boson de Higgs
plus légère d’environ
44
ordres de grandeur
ce qui signifie qu’elle serait
beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup beaucoup beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup
beaucoup beaucoup
beaucoup
plus légère
que le boson de Higgs.






*voir le texte de Martin Rueff, trouvable sur l'internet, à propos de la non-poésie des non-poètes

** voir schéma explicatif ci-dessous: 


8-10: Mais alors l’énergie sombre (DES 5)



ce n’est pas aussi simple que ça pourrait en avoir l’air
à première vue
en fait il y a deux possibilités deux formes
que peut prendre cette solution-là au problème de l’univers qui s’accélère

soit l’énergie sombre
vient de l’énergie du vide

soit l’énergie sombre
vient de la quintessence

et dans tous les cas c’est assez astucieux
faut reconnaître que c’est assez astucieux
par exemple l’énergie du vide
commençons par le premier truc
l’énergie du vide
bon
pour l’énergie du vide il faut imaginer
une boîte avec rien dedans
hermétique
une boîte avec vraiment rien à l’intérieur
(il faut se concentrer au niveau de l’imagination)
rien du tout du tout
et une fois que vous y êtes
une fois que vous l’avez imaginée
cette boîte avec à l’intérieur le vide parfait
une fois que vous l’avez imaginée
il faut se dire que dans la théorie quantique
même cet espace vide est porteur d’une certaine forme d’énergie
et qu’il peut donc y avoir et y aura sûrement
dans cette boîte parfaitement vide
apparition spontanée
de paires particule-antiparticule
qui après un bref instant
(le temps d’une étincelle)
vont s’annihiler
de sorte que le vide de la boîte
si vous le regardez avec les yeux de la physique quantique
ce vide n’est pas vide
ce vide est peuplé
de particules virtuelles
et ce sont elles
qui portent sur leurs épaules
l’énergie sombre
et ce sont elles
qui entraînent
l’accélération de l’univers
et tout est
de leur faute

7-10: La deuxième solution (DES 4)


qui a elle-même deux formes
c’est de dire :
il y a quelque chose dans l’univers
quelque chose d’invisible
l’univers est plein de cette chose invisible
cette chose invisible nous les scientifiques on va l’appeler comme dans Star Wars
L’énergie sombre
et cette énergie sombre c’est une force
qui lutte contre la force de la gravité
et qui aux échelles les plus grandes
aux échelles les plus franchement intergalactiques
prend le dessus sur la gravité
si bien que logiquement
tout s’accélère
au lieu de freiner

et les cosmologistes pensent
que l’énergie sombre, si elle existe,
devrait constituer 70% de la masse ou de l’énergie
(c’est la même chose quasi
à cause que E=MC2)
présente dans l’univers
ce qui fait pas mal
ce qui fait une proportion assez appréciable
ce qui fait que nous sommes bien peu de choses
nous la matière ordinaire (étoiles et gens)
nous qui pesons 5% de la masse de l’univers
nous sommes bien peu de choses
à côté de l’énergie sombre (70%)
et à côté aussi de la matière noire (25%)
qui est une autre forme invisible
de la matière
oui nous sommes bien peu de choses
à peine 5%
sur la balance

5-10: La science pour le problème de l’univers qui s’accélère (DES 3)



propose même deux solutions qui sont en fait trois
la première c’est l’idée
que peut-être Einstein
que bon Einstein c’était un sacré type
rien à redire là-dessus
un sacré type avec un sacré cerveau Einstein
mais que peut-être il s’est planté
pas sur tout mais sur une partie
sur la partie gravitation
enfin seulement quand on cause grandes distances
très grandes distances
distances intergalactiques
– donc la première solution
c’est que la gravité
au lieu d’attirer les choses
comme d’habitude
comme dans le système solaire
eh bien
dès qu’il s’agit de très grandes distances intergalactiques
elle devient le contraire
de ce qu’elle est chez Einstein et chez Newton et chez nous dans notre système
elle devient une force qui repousse les choses
si bien que voilà
la gravité
de près elle attire
mais de loin elle repousse
comme un vieux copain
avec lequel vous étiez vraiment très lié
lié comme on peut l’être quand on est jeune
mais que vous n’avez pas revu depuis vingt ans
que vous croisez par hasard dans le métro
après tout ce temps
et qui au lieu de vous rendre votre salut
fait mine
de ne pas vous voir

4-10: Heureusement il y a la science (DES 2)



et la science s’interroge
la science ne vous laisse pas des problèmes comme ça
sans réponse sur le côté 
la science n'est pas comme vous
vous vous seriez capable de laisser
votre voiture en panne sur la bande d’arrêt d’urgence
et d’aller dans les bois
d’ôter vos vêtements citadins
de vous construire une cabane
pour vivre une autre vie
une vie d’ermite
une vie où vous serez meilleur avec les autres
et avec les choses
une vie où vous serez un meilleur vous
dans la forêt
à l’écart de la ville

mais la science non
la science n’est pas comme ça
la science répare sa voiture
la science attend les dépanneurs
la science reste à la ville quand il y a un problème à la ville
elle propose des solutions
même si ces solutions ont l’air encore pire que le problème
elle propose la science
elle ne se laisse pas abattre

3-10: L’univers accélère depuis 1998 (DES 1)



jusque-là
jusqu’avant la victoire des bleus
on pensait tous comme Edwin
Hubble
que l’univers était en expansion
que toutes les galaxies
s’éloignaient les unes des autres
que toutes les galaxies
s’éloignaient par exemple
de chez nous
de la voie lactée

mais depuis 1998
depuis qu’on a gagné au foot
tout a changé
l’univers est en expansion toujours
et les galaxies s’éloignent
mais on sait en plus
que cette expansion s’accélère
on sait que tout va de plus en plus vite dans l’univers
que rien ne freine l’univers

donc on ne sait pas où on va
mais pour sûr on y va de plus en plus vite
on sait que c’est comme ça
que ça accélère
mais pas d’explication
c’est le mystère
c’est l’énigme
l’univers va de plus en plus vite
on sait pas pourquoi
tout ça n’est pas fait
pour nous rassurer



23-7: GPG 42



Suis dans les bras d’Hector : il est beau comme un dieu toujours, mais flou.


Y vois mal : une bande de gaze
entre le monde et moi.



Hector me conforte ; veut me consoler.


Me sens comme une sauterelle
de la race de celles
que j’écrasais petit
entre mes doigts.


Hector fait la tête qu’il faut faire
à un enterrement. Ne m’en veut plus.
S’en veut. C’est de sa faute en fin de compte.
C’est à cause de lui cette histoire.
Rien de tout cela ne me serait arrivé
si j’étais allé combattre les sauriens sur Alpha 3
comme tout le monde.

Faut pourtant voir, dis-je,
le bon côté des choses.
On m’a ôté la colonne, c’est vrai,
mais on m’a laissé
la vie. Évidemment
il y a le problème
des déplacements ; cela dit,
on s’habitue à tout,
même à la reptation.


En revanche : voudrais bien avoir des nouvelles.
D’elle.

Savoir si elle a demandé après moi.
Si elle n’a pas été inquiétée.
Si on lui a laissé son titre et sa fonction
de diplomate poulpe galactique.

Hector prétend
ne pas avoir d’informations
sur le sujet : n’y pensez plus, prescrit-il,
c’est à cause d’elle que vous êtes devenu
l’invertébré
que vous êtes aujourd’hui.


Peu m’importe.


Me reviens le souvenir d’elle
me mangeant le cœur
aspirant la pulpe de mes os
engloutissant mon être
et l’enveloppe de mon être.

(Sans doute mon meilleur
souvenir du futur.)


Hector, devant ma mine
pitoyable, cède : votre amour, explique-t-il,
votre amour n’est plus que l’ombre
de la pieuvre qu’elle fut.
Elle ne mange plus, a rejoint sa planète natale,
ne sort pas de sa grotte sous-marine familiale,
n’a goût à rien, et c’est à peine
si elle trouve encore
la force
de se propulser
à travers les eaux profondes.


Mais qu’est-ce ? – veux-je savoir –
qu’est-ce qui peut abattre
cette superbe créature
aquatique à ce point ?
Qu’est-ce ?
qui peut lui avoir fait
perdre jusqu’au goût de la nage  
Qu’est-ce ?
qui peut avoir soufflé en elle
la flamme du mouvement et de la vie ?


Hector soupire
longuement, puis reconnaît
que je pose
la vraie question, la seule
qui mérite  
d’être posée :



– quelle est-elle cette force
dans l’univers
qui afflige
même les pieuvres ?

















(Fin
du Guide de la Poésie Galactique)



22-7: GPG 41



Enfin c’est un beau poème.



Mais qui ne fait pas mes affaires :
les poulpes et les limaces
sont furieux – on me remet
aux autorités humaines –
ne suis plus poète officiel –
il est question de me couper la tête –
la laisser flotter dans l’espace intersidéral –
finalement on en revient quasi au plan originel –
quasi : mis à part un détail –
on m’enlèvera bien les vertèbres – c’est dit –
mais de façon chirurgicale –
c’est à cause des trous noirs – m’explique-t-on –
les seules espèces aujourd’hui dans l’univers
capables de passer à travers
sont les espèces invertébrées –
il faut donc que les hommes fassent des sacrifices –
donnent de leur personne – et qui pourrait mieux que moi –
moi poète – moi anciennement poète officiel –
qui pourrait mieux que moi être premier cobaye –
ou plutôt : premier voyageur –
premier explorateur même, premier homme à déchirer
les voiles du réel et des trois dimensions –
qui pourrait mieux que moi
être investi
de cette mission de découverte
dangereuse mais cruciale ?


Personne, a-t-on tranché
dans les plus hautes sphères.



Sapin
est le plus qualifié, estiment, catégoriques,
nos meilleurs gradés, l’amiral Brinchevillère,
le capitaine Moulinier, tous ceux qui comptent, toute la fine fleur
de l’humanité militaire.


21-7: GPG 40



Jamais vu une telle foule, et si enthousiaste
à une lecture de poèmes.
C’est bien simple : de moi
jusqu’à l’horizon s’étale
une mer de limaces
onduleuse, électrique, frémissante.


Public immense : rassemblé sur une place colossale
au centre de laquelle un cube sobre et imposant
clairement inspiré
de l’architecture fasciste italienne
relaie par mille haut-parleurs
le discours de la limace d'âge vénérable  
introduisant le jeune poète
dont le sort de ma colonne vertébrale
dépend.


Le mieux, me dis-je, ce serait qu’il se taise.


Le jeune poète s’avance : il est beau, il a la grâce
fragile de ceux qui ne vivront pas
vieux, ses yeux sont au bout des antennes
comme deux rocailles grises
tout justement éboulées
de la falaise, il s’approche du micro, un de ses tentacules
le saisit, se le colle
juste devant la bouche, d’où sort
brièvement sa langue
râpeuse et dentée
qui passe sur ses lèvres
peut-être pour sentir
une dernière fois
le goût futur de ses paroles : puis
sans préambule il démarre
un poème de violence nue, dont la main noire
vous fouaille l’intérieur
comme un lion fouaille 
sa victime légère
– poème de meurtre ou d’appel
au crime, dont la main noire
est armée d’ongles
merdeux et sanglants
comme des griffes
mentruelles et fécales,
– poème d’émeute et de rage,
qui se débat
à l’aveugle – petit frère qui veut faire mal
– vaincu d’avance qui veut blesser au pire
– poème inouï, cadavre
aux bras ouverts,
qui vrombit comme une mauvaise guêpe,
injecte le poison qui est sa vie-même
dans la plaie,
et s’achève,
et tombe à terre
comme à terre peut tomber
seul un cadavre.

20-7: GPG 39


Me frotte les yeux.


Réfléchis.


Comprends.


Comprends bien cette limace.


C’est simple :
La poésie a besoin de sang amer et de fureur sale.
Et de volcans.
Et de batailles.
La poésie dans le calme plat,
sur la mer étale, ça ne marche pas :
n’a jamais marché.


Puis refuser la banque, refuser d’être un prêteur, refuser
toute la basse manipulation du fric :
comprends aussi. Refuser l’ordre, refuser
ce qui est, refuser le présent
au nom du passé
et de l’avenir :
comprends parfaitement.


Cette limace est comme moi : mon frère, ou ma sœur
limace. Comme moi, du temps que j’étais jeune : mais les années
ont passé.


Ai mûri.
Suis vieux : comme un arbre
sec.


Alors ouvre la bouche, regarde le jeune poète, explique :
que la poésie ne peut, ne doit
pas être uniquement le fer
à la pointe
de la violence – qu’il faut se demander
ce que l’on fait
quand on écrit, si l’on écrit
pour changer le monde
l’ordre des choses
– si quoi que ce soit
qui fut écrit
a déjà changé
les choses
l’ordre du monde –
si le monde mérite bien
qu’on le change, si l’univers
et les hommes, et les créatures qui peuplent l’univers
méritent bien
l’encre qu’on leur consacre
 – se demander surtout
ce que c’est que la poésie – interroger
le sens des mots, le sens
de leur alignement en phrases,
de leur regroupement en troupes sonores, en bandes armées, 
en pâte qui se coince dans les gencives,
en suc pareil à la sueur des femmes
après l’hiver – savoir
ce que c’est qu’un poème :
sinon une goutte minimale,
un incident qui ne ride pas
même la surface d’une mare –
ce que sont
toutes nos paroles : sinon des souffles,
dérisoirement
échappés de nos cordes vocales ?
Se demander : ces souffles, à qui vont-ils ?
Se demander : le monde, la galaxie, auraient-ils la forme qu’ils ont
si un jour, en quelque recoin, un poème
avait atteint sa cible – si les poètes
étaient lus ?
Mais non : nulle part, jamais, le moindre verbe poétique
n’a fait courber la moindre pousse
d’herbe ; on n’est pas lus, même par ceux qui nous lisent,
les hommes, les limaces sont sourds, il est vain
de vouloir leur parler, on se fatigue,
on se déchire, on s’abîme, on se saigne
la gorge pour
une fois rien.

18-7: GPG 38



Ma voix résonne
sous les arches rocheuses :

un nectar, un nectar, un nectar.

/Heureux/se que vous appréciiez, Sapin.
Je crains qu’aucun/e de mes congénères ne soit
assez vigoureux/se
pour supporter
ce liquide-là/


Après quoi, la limace et moi nous taisons.  Silence de tombe.
Un ange passe en rampant.


Fais craquer nerveusement
mes phalanges : petite pétarade : feu d’artifice
mineur.


La limace reprend :


/Vous ne m’avez pas lu/e, Sapin, mais je pense
que vous comprenez ce que je veux faire :
vous comprenez ce que c’est
que la violence,
vous comprenez
son importance, vous savez
que rien ne se passe
quand tout se passe sans fracas.
Vous buvez ce liquide limoneux,
qui tord les tripes…/

Ça réchauffe son homme, dis-je.

/… et vous avez failli perdre votre coquille
pour les beaux yeux d’une pieuvre…/

Ce n’est pas tout fait une coquille, dois-je préciser.
C’est une colonne.

/… je sais que vous êtes là, Sapin,
pour me convaincre de rentrer dans le rang.
Voyez, je suis bien informé/e,
j’aurais pu refuser de vous voir,
mais je ne voulais pas perdre
une chance peut-être unique
de discuter avec le plus grand poète
de cette race barbare
et colérique
et stupide
qui est la vôtre, 
qui est la race des hommes, j’avais l’espoir
en vous amenant ici
de vous montrer
concrètement
ce qui vous arrivera
si vous renoncez à votre barbarie
à votre colère
à votre stupidité,
si vous renoncez
à vos armes
à vos défenses
à votre orgueil
salutaire…/

/…Car regardez autour de vous, Sapin !
Regardez les vestiges
de ce que fut un jour la Suisse :
une nation de valeureuses limaces,
se battant pour chaque vallon, lac, forêt
pour chaque bout de terre aride,
pour l’air nu et noir au fond
des abîmes les plus inaccessibles,
pour chaque rai des soleils ;
une nation de vigoureux chevaliers
aux corps barrés de cicatrices
prêts chacun
à se battre jusqu’à la mort
pour ceux du clan,
du pays,
de la race et du sang –
voyez Sapin ces armures superbes, aussi dures
que la pierre la plus dense
que le diamant le plus impénétrable,
voyez sur ces armures
les paroles de  guerre, et de mort,
et de feu dévorant les villages :
voyez sur celle-ci
cette inscription : Sus aux Geignards
et Pas de Prisonniers
et Plutôt Périr
dans la Douleur
la plus Vive
que de Périr
sans mon Arme ;
et sur celle-là : La mort
La mort est mon Guide
La mort est mon Guide premier
et ma Compagne !
Voyez Sapin,
voyez qui nous étions !.../

/… et qui nous sommes devenus :
d’affreux gros lards,
des usuriers
sans foi ni âme
des outres
gonflées de vide,
des banquiers, des scélérats,
des malfaiteurs,
« le coffre-fort
de l’univers » :
faites-moi rire…/

(un gargouillement macabre
s’échappe justement
de sa bouche)

/…faites-moi rire : la Suisse n’est rien
qu’un ramassis
de larves ensuées et craintives,
malhonnêtes et fourbes,
prêtes à vendre leurs ancêtres, armes et coquilles,
pour quelques dinars, pour quelques roubles
galactiques : voilà la Suisse, Sapin,
voilà vraiment la Suisse :
une planète de lâches, d’hypocrites
et d’escrocs./


13-7: GPG 37




C’est à peine si j’ose y mettre
le bout de la langue.

Ai trop peur : et si j’étais
déçu ?

Finalement :
lève le coude,
m’abouche
au goulot,
lève le coude
un peu plus.

Tout d’abord, pas grand-chose :
quelques notes discrètes, tout à fait comme
des notes de musique
étranglées dans l’œuf,
notes crémeuses
et notes d’herbe grillé
et notes de fumé,
avançant par nappes, avec douceur,
avec ductilité,
jusqu’à la première attaque,
sombre, brutale, océanique :
lames furieuses
vous glaçant les os,
vous giflant la moelle,
s’abattant
les unes après les autres
dans un grand vacarme
de tourbe noire et de marais,
de tanins rappelant le cuir des fouets,
de marées d’algues piégeuses
– puis la tempête,
la tempête véritable
dans la bouche :
palais décapé comme au sabre
épices iodées jusqu’à la trame,
débarquements d’agrumes sucrés
(la figure éphémère
d’un fruit du dragon)
inondations barbares,
fuites en arrière, débâcles de suints
métalliques, puis grâce
du dernier coup, de la finale
dont vous garderez le goût
sur la langue
comme un fumeur de pipe
garde le souvenir brun de la nicotine
dans la gorge
longtemps après
la laryngectomie.

12-7: GPG 36



C’est un cimetière.

Ou tout comme.

Une grotte immense, lugubre, dans laquelle coule un vent glacial
et qui n’est pas sans rappeler
certaines des cavernes préhistoriques
qui du temps de la Terre
peuplaient l’Ardèche.

Partout, jonchant la grotte : des coquilles vides,
des coquilles semblant d’or et d’ivoire,
ornées de peintures de guerres, de blasons
occultes, de symboles à mes yeux
ésotériques,
mais clairement martiaux,
féroces, redoutables.

/Nous y sommes, dit la limace poète.
C’est l’endroit que je voulais vous montrer/

Hoche la tête lentement.
Ai froid.
Ne me sens soudain plus si jeune.
Des traces de sang vert
teintent par endroits le colimaçon
de ces exosquelettes antiques.

/Nos armures, explique le jeune poète limace.
Les armures de nos ancêtres/

La limace pousse un gargouillement
qui doit être un rire
chez les limaces.

/Ne faites pas cette tête, Sapin.
Regardez plutôt
ce que je vous ai apporté/

D’un de ses tentacules inférieurs,
il me tend une bouteille.

/Lisez l’étiquette/

C’est écrit en humain.
C’est vieux, c’est poussiéreux, c’est à moitié
déchiqueté,
mais c’est écrit
en humain.


Lagavulin.



12 ans d’âge.

7-7: GPG 35 (2)




Un réactionnaire, en somme, ce poète limace ?

°Tout à fait°

Il s’agirait, j’imagine, de le convaincre
d’adopter une démarche
plus progressiste ?

°Vous comprenez vite, Sapin°

Il faudrait, par exemple, l’inciter
à travailler davantage
sur la matière même du langage,
sur la déconstruction des grands concepts poétiques
– vers, lignes, mots, voix –
sur le démontage, la mise à plat
de ces grandes escroqueries
que sont le style, l’inspiration,
la vision de l’artiste ?

°Ce serait un excellent début°

En échange de quoi…

°En échange de quoi, Sapin, vous obtiendriez
la reconnaissance éternelle
du peuple poulpe
et de ses représentantes diplomatiques°



Me tâte.


(Plus loin, le jeune poète limace discute avec l’un
de ses congénères : la passion l’anime visiblement ;
il est tout flamme, fougue,
espoir.)

°Et les Suisses vous considéreraient comme
un facteur important
de leur alliance avec l’humanité°

(Il ou elle est acide et chlore,
poignard et croc.
On dirait quelqu’un que j’ai connu.
Ne sais plus qui.)

°L’humanité serait obligée de vous accorder le titre
de poète officiel
de façon définitive.
Vous ne seriez pas révocable.°

(Ai retrouvé à qui cette limace
me faisait penser : à moi jeune, ivre de jeunesse,
écrivant mes premiers textes, voulant convertir
mes proches et les autres
à la religion
de l’écriture.)

°On ne pourrait plus toucher à votre colonne vertébrale°