poèmes galactiques



Guide de la Poésie Galactique





GPG 1 :


Assis à mon bureau d’acajou massif. Suis vieux,
mon crâne presque lisse. Les quelques cheveux qui me restent
comme
de la paille
givrée.

Travaille une, deux heures. Sous mes doigts l’encre
des génies.
Cinq
immortels poèmes
achevés
ce matin.

Suis seul, ma femme morte depuis dix ans,
mais me console :
à l’idée que je serai un phare
pour les générations futures : une étincelle, le soufre
qui embrase
les ténèbres.

Mon pacemaker
assure que tout va bien. 71 BPM. Annonce-t-il.
Toujours ce léger accent coréen.

Vais dehors. Fume.
Les drones de la presse vrombissent au-dessus
des haies de clématite. A l’affût
d’un bon mot
de l’écrivain célèbre.

Jette mon mégot.
Déclare : rien de ce qui est précieux
ne se capture
en vol stationnaire
au téléobjectif.
Les drones enregistrent.

Rentre. Depuis que ma femme est morte,
mes pantoufles trouées. Les garde quand même.
S’il fait froid, deux paires de chaussettes.
Suis comme ça. Ai toujours eu le sens pratique.

La radio annonce : l’académie Goncourt
a sombré sous les eaux. Surprenant. Ces gars-là
savaient pourtant
ce qu’ils faisaient.

Ai encore pas mal
d’immortels poèmes
à écrire
aujourd’hui.

La vie est trop courte.
Les mots manquent.
Le pacemaker donne le rythme.


GPG : 2

Ouvre les yeux.
Regarde ma montre : deux siècles plus tard.
Aurais jamais cru que ces histoires de cryogénie
finiraient par marcher.

Frissons, membres engourdis, cœur gelé.
Ce qu’il faudrait,
c’est un bon whisky.

On me jette une serviette.

Un jeune homme s’approche, le visage émacié, cireux.
Sans expression.
Frictionnez-vous, ordonne-t-il.

Suis dans un hangar. Néons aveuglants, bizarrement intriqués,
formant un motif corallien, obsessionnel, hypnotique.
Lumière turquoise douloureuse.
Ma femme morte depuis deux cents dix ans maintenant.

Qu’est-ce que vous faisiez
avant la mise
en glace,
demande le jeune homme.

Comprends pas.

Votre travail avant de mourir ?

Il prononce mourir comme on crache un vieux glaviot
épais, jaunâtre,
grumeleux.

Poète. Dis-je.
Vous avez sûrement déjà lu un
de mes immortels poèmes.
Pas impossible même que vous ayez appris
un certain nombre
de mes immortels poèmes
à l’école.

Pas de réaction.

Sammy Sapin, je déclare,
en lui tendant la main.

(D’habitude, ça fait son petit effet.)

Jamais entendu parler, dit le jeune. Mais rassurez-vous.
Vous n’êtes pas le premier à se rendre compte
au Réveil
que tout le monde
l’a oublié.


GPG 3 :



Ai moins froid.

Nettement moins froid.

Suis sorti du hangar et me retrouve
sur le pont d’un navire
qu’il faudrait appeler :
vaisseau spatial.
Préfère appeler ça un navire quand même : ça me rappelle
le temps où ma femme et moi
faisions du voilier
dans le golfe du Morbihan. La bonne époque.

Fais quelques pas sur le pont, et là,
au-dessus de moi,
à travers les baies vitrées
taillées en mosaïques
pareilles aux mille facettes
des yeux d’une mouche,
aperçois
un spectacle sans égal
l’univers
l’univers qui est une mer
ivre, noire, démontée,
bouillonnant d’atomes,
soupe
épileptique et primordiale
dans laquelle
des navires immenses, sphériques,
semblables à des zeppelins tuméfiés
et d'autres plats comme des murènes
et d'autres comme des dés
et d'autres comme des fleurs absolument
sans pétales
brillent
puis disparaissent,
dans laquelle
un trou noir
gigantesque, avide,
se contracte et palpite
et engloutit
la matière
environnante,
dans laquelle
une comète
déchire le néant, furieuse, vibrante,
perçant sa route solitaire
à travers les galaxies,
dans laquelle
une géante rouge cannibalise une planète ridée,
grise, pâle comme une momie,
l'entoure
de ses bras de flamme, l’attire à elle,
la tracte dans le four
de sa matrice irradiée, l’englue
de sa bave placentaire écarlate, la décompose,
la broie, la dévore – on croit
presque entendre
des cris moribonds, des souffles haletants,
une
prière sans espoir –
dans laquelle
des communautés d’étoiles clignotent,
peut-être pour mourir
peut-être pour naître,
dans laquelle
le ciel
n’est pas le ciel inerte de la Terre,
le pauvre ciel inhabité
des anciens hommes,
mais une chose nouvelle, étrangère, féconde et jeune
d’une jeunesse sans âme, violente,
insatiable.

Me frotte les yeux.
Pense : C’est pas tout ça,
la vue vaut le détour,
mais après toutes ces émotions,
faut vraiment que je me boive
un petit whisky.
Et du bon.
De l'écossais. Lagavulin, si possible.



GPG 4:



C’est sûr : un bon whisky,
un Lagavulin 12 ans d’âge,
puissant, volcanique,
avec une grosse structure,  
voilà ce qu’il me faudrait.




Décide de me promener un peu sur le pont.





Des tas de gens y circulent, tous le visage crispé,
jamais un regard, tendus comme s’ils
n’avaient pas fait l’amour depuis très longtemps,
la plupart
vêtus d’uniformes sombres.





Avise un type qui passe près de moi.
En uniforme aussi, l’air sévère, l’air
de ne pas avoir fait l’amour depuis les années 90, et c’était
il y a deux cents quatre-vingts piges, les années 90,

lui demande Vous avez du whisky
sur ce rafiot ?
le type me regarde de haut, doit être important,
il a un beau pin’s militaire épinglé à sa veste,
une cicatrice boursouflée, rougeâtre, lui laboure
la moitié du visage, il grogne : 
Capitaine Moulinier
 
avant de me jeter un regard aride
comme un bol de sable
qui a bien chauffé
au soleil.

Sammy Sapin, dis-je, Poète,
écoutez, Capitaine Moulinier,
vous sauriez pas où je pourrais trouver du whisky ?
sur ce bâtiment ?
le capitaine laisse échapper quelques lettres de sa bouche, Hmrh,
avec indifférence, et moi de pousser mon avantage, de demander Comment
est-ce qu’il s’appelle d’ailleurs ? le bateau ?
en désignant pour bien me faire comprendre
les alentours,
le pont du navire galactique, les coursives, passerelles,
sas, écoutilles en forme d’yeux, hublots en forme
de meurtrières, échelles de service, puis
la baie vitrée donnant sur l’espace,
et lui de répondre comme un lapidaire :
Le bateau s’appelle Vaisseau de bataille de classe III,
pour si peu je ne désarme pas,
n’étant pas né de la dernière averse,
étant exactement pareil au pitbull
une fois que le pitbull
a enfoncé
ses crocs dans la chair de Croc-Blanc (page cent vingt-quatre),
j’insiste, Est-ce 
qu’il n’a pas un surnom, ce bateau, un sobriquet ? et comment faire
pour le différencier
des autres vaisseaux de bataille de classe III ?
mais le capitaine Moulinier, imperturbable, marmoréen autant qu’un cadavre,
assène Il n’y a qu’un seul vaisseau de bataille de classe III dans toute la flotte
il y en avait un autre passé un temps mais nous l’avons perdu
dans le guet-apens sur la planète Xhis
que nous ont tendu ces vermines de sauriens. 

Merci
Merci Capitaine Moulinier dis-je
Merci pour ces renseignements,
avant de le saluer militairement – pulpe des doigts
perpendiculaire à la tempe –
le capitaine a un reniflement agacé, ça ne doit pas être comme ça
le vrai salut,
il s’éloigne d’un pas vif,
raide, sa main droite baissée
comme pour tenir
une arme froide, lourde, imaginaire. 





GPG 5 :



Ai décidé que je ne pouvais pas
appeler cette embarcation galactique simplement
« Vaisseau de Bataille de classe III ».




Faut trouver un autre nom.



Pourrait être celui de ma feu femme,
Ernestine Dupont-Meyrolles (épouse Sapin).

Ça rendrait pas mal :

Le Ernestine Dupont-Meyrolles fend les flots cosmiques
et traverse les immensités stellaires et
il lui arrive des tas d’aventures
galactiques.



Ou alors : un nom de navire de l’ancien temps.


Le Mayflower. Le Titanic. Le Charles de Gaulle.
N’importe quoi.

(Faire des recherches)


(Tous les bons poètes dignes de ce nom
font des recherches approfondies
avant de rebaptiser
une nacelle de l’espace)




Reste là sur le pont. Irais bien quelque part,
mais ne sais où. Me sens un peu moins rouillé
qu’à l’habitude. Moins verrouillé par l’arthrose.
Même ma sciatique (cette vieille
amie sadique)
semble disposée
à relâcher un peu son étau :
l’effet tonique de la vie de matelot,
faut croire.




GPG 6 :


Toujours sur le pont.




Un homme s’approche de moi sans me voir, l’air soucieux comme tout le monde ici,
un très bel homme, jeune, rudement bien bâti, et l’air bon bougre avec ça,
le visage ouvert, l’œil droit, les pommettes solides,
sacré bel homme, me dis-je, ne suis pas pédéraste mais faut reconnaître
que voilà un sacré bel homme, si Cary Grant et Gary Cooper avaient fait  l’amour
ensemble tous les deux au coin du feu sur une peau d’ours
après le tournage d’un de leurs célèbres films
s’ils avaient fait l’amour et conçu
enfin si Cary Grant avait enfanté de son amour avec Gary Cooper ou
si Gary Cooper avait porté en sa masculine matrice jusqu’au terme le fruit
de son amour avec Cary Grant
eh bien leur fils
leur fils aurait ressemblé à ce type qui s’avance vers moi,
superbe et soucieux, les yeux baissés sur une
feuille de papier
d’aspect banal voire anodin
– blanche avec des caractères noirs imprimés dessus –
sur laquelle s’étalent les mots,
c’est écrit en gros, c’est le titre :
ORDRE DE MISSION.



Me suis dit que j’allais héler ce beau mâle.



L’ai hélé.



GPG 7 :



Il se retourne.



Vais droit au but, Bonjour camarade, est-ce que vous connaîtriez,
par hasard, ou par chance, ou d’aventure,
l’adresse d’un rade, même obscur,
même mal fréquenté, où je pourrais rincer
le gosier que voilà
(ici mon doigt indique ma gorge)
au moyen d’un whisky convenable ?


L’inconnu plie la feuille ORDRE DE MISSION en quatre et l’insère dans la poche arrière
de son pantalon. Ledit
pantalon, quoique de coupe martiale,
met en valeur splendidement
les fesses pleines et musclées
et généreuses tout à la fois.



Je ne sais pas ce que c’est : Whisky, dit-il.



Moi d’expliquer : c’est de l’alcool.
Pour boire. Un bon Lagavulin, par exemple ?
Vous n’avez pas ça ?
Quelque chose qui viendrait d’Ecosse ?


L’autre, perplexe, demande :
Vous venez de vous réveiller, hein ?


Il ne me laisse pas le temps de répondre, poursuit :


Ne vous inquiétez pas. Si vous vous sentez perdu.
On finit par s’y faire, au futur. C’est ce que tous les Réveillés racontent.


Suis pas inquiet, dis-je.
Mais je crève de soif.


Le jeune homme diligemment m’indique pas loin de nous
une boule ronde, hérissée de tuyaux, rutilante, cuivrée,
dont la structure, dont la conformation me fait penser
à l’un de ces alambics qui du temps de l’enfance
de mes chers grands-parents peuplaient encore l’Auvergne.


C’est un Distributeur d’Eléments Liquide, m’explique-t-on.


M’approche du panneau de commande.

Ne vois pas de bouton whisky.



GPG 8 :


Il n’y a pas de bouton whisky.


Ma nouvelle connaissance ne comprend pas.


Pourtant pas compliqué.


Me mets à singer l’ébriété, la chaleur, la joie.
Puis titube, ris, chante sans paroles, tombe, me relève,
chante de plus belle et particulièrement faux, ouvre grand
des yeux hagards, tourne autour de moi-même comme
une toupie humaine,
répète en boucle :
Whisky
Alcool
Scotch
Eau-de-vie
Whisky
Whisky
Alcool,
jusqu’à ce que ça rentre.



Ça rentre : on croirait voir Archimède sortir du bain,
l’autre s’exclame soudain,
mine illuminée, prunelles brillantes, doigt levé,
Vous voulez de l’OH, c’est ça,
c’est de l’OH que vous voulez ?


Il cherche mon mot.


De l’alcool ? C’est ça que vous voulez ?


Moi de branler du chef comme un chien fou.


Malheureusement l’OH est interdit à bord, lâche-t-il, sans se rendre compte.


Une houle terrible monte de mon épigastre. Irradie. M’enflamme.
Tel le phénix. L’étape avant la cendre.


Mais comment voulez-vous, dis-je furieusement,
comment voulez-vous qu’un poète tel que moi,
de mon envergure, de mon amplitude,
fonctionne à sec, sans carburant, sans fluide vital ?
Et qu’est-ce que vous pouvez bien boire  
si donc vous ne buvez pas d’alcool ?  
Qu’est-ce que vous pouvez bien boire
sur cette épave que vous appelez Vaisseau de Bataille ?

De l’H2O, essentiellement, répond l’autre, navré,
de l’H2O avec parfois
un peu de sucre vert au fond
et puis des bulles.




GPG 9:


Veux m’en aller, suis hors de moi, veux penser
à autre chose, mais l’autre me retient par la manche,
l’autre me confie J’ai bu de l’OH une fois, en mission,
il fallait faire couleur locale, ne pas déparer, je me suis retrouvé
dans ce casino pour contrebandiers intergalactiques, évidemment
après cela j’ai eu un rapport, perdu de l’avancement, j’ai dû passer quinze jours
en cellule de détoxification et d’hygiène du corps
mais vous savez quoi
(dit-il clignant de l’œil) :

Ça en valait le coup.



Bon.



Ai décidé  que c’était un brave gars.




Moi c’est Hector, se présente-t-il.
Vous m’excuserez, on m’attend au rapport.
Une mission. Sur Isodore 5.


Il ajoute, confidentiel : Isodore 5, un épouvantable
repaire de Ghenka, de Poulpes, de Chnoques,
de chicaneurs Vézo,
de francs-tireurs Aiguilles,
de mercenaires Pile-Pile, plus quelques-uns de ces horribles Pr ?°tan
et autres xénoformes-de-vie louches.



Ai à peine le temps de penser Peut-être tout à fait
le genre d’endroit
où l’on pourrait trouver quelque chose
de correct à boire,
qu’un haut-parleur ovale
pousse du sol  
comme un vilain champignon
aussi pustuleux que phalloïde
et se met à crachoter

{Le Réveillé Sapin est appelé à se présenter
au bureau de l’agence spatiale
pour l’emploi des Réveillés}

avec l’accent du midi,
on se croirait en gare de Brive-la-Gaillarde, c’est confondant.



GPG 10 :


Un gratte-papier se tient au centre de la pièce, pas grande,
un placard, un débarras plutôt qu’une pièce, il est courbé sur son bureau,
porte des lunettes rondes, aux verres épais.

A les joues flasques, l’œil terreux, les doigts maigres comme
des serres de rapace.

Réveillé Sapin, demande la chose fonctionnariale,  
quelles sont vos compétences ?


Suis poète, dis-je. Ai écrit pas mal d’immortels…


Bien, bien,  me coupe la créature-fonctionnaire avec  une grimace réjouie.
Alors je note : Aucunes compétences particulières.


Hésitation.


A moins que…
Vous ne parleriez pas le saurien, par hasard ?


Il n’attend pas la réponse. Brandit un papier.
Ah non, date de naissance : 25 décembre 1985.
Personne ne parlait saurien, à l’époque.
Remarquez, il aurait suffi d’investir davantage
dans la recherche sur les sauriens autochtones de Terre :
lézards nains, serpents nains, crocodiles nains, etc.
Ça nous aurait probablement évité pas mal de déboires.
Vous savez. La guerre cosmique.
L’exode galactique.
Vous connaissez l’Histoire.

Bien sûr que je connais l’Histoire, dis-je, ne voulant pas passer
pour un inculte.


Dommage, tout de même. Vous auriez pu travailler en salle de code,
aider à la conception des nouveaux traducteurs humain–saurien.
Des boulots tranquilles. Au lieu de ça…
Vous regrettez la Terre ?


Surtout l’Ecosse.


Si vous avez le mal de Terre, vous irez voir notre médecin-chef.
Il vous prescrira les pilules miracles :
deux le soir avant coucher pendant deux semaines ;
bleues les pilules ; bleues comme la Terre.


Le rond-de-cuir  me tend une feuille :
Tenez. Votre affectation.



{SAMMY SAPIN
REVEILLE DEPUIS LE  03 : 11 : 2269
GRADE :
TROUPIER DE TROISIEME CLASSE
BON D’EQUIPEMENT :
UN PROTOPHASEUR (1)
UNE GAMELLE (1)
CINQ RATIONS STANDARDS (5)
UN SCAPHANDRE DE COMBAT (1)
AFFECTATION :
SECTEUR ALPHA TROIS (3)}



GPG 11 :



De l’air.

C’est de l’air qu’il me faudrait.

Sortir.


Ouvrir une écoutille, respirer les vents spatiaux.





C’était vraiment pas la peine, me dis-je.
C’était vraiment pas la peine de me réveiller.




(Si encore on me disait ce que c’est qu’un protophaseur !)


(…)


Passe une bonne partie de la journée à chercher Hector.


Sans succès.


(…)


On me donne un numéro de cabine :
C12343.



Après le sas B17, me précise-t-on.



Une douzaine de gars, musclés, agiles, habitués à l’espace,
dans la cabine. Qui ne fait pas plus
de cinq mètres sur cinq.




Un des matelots me prend en pitié.


C’est là ton casier, dit-il.

Il ouvre un tiroir :
Tu t’allonges dedans et tu dors.



M’allonge.
Regarde l’obscurité.
M’endors, faute de mieux.




GPG 12:



Lever aux aurores.


Le casier s’ouvre automatiquement, vous sortez de la boîte
comme un mauvais génie, mal réveillé, autour de vous
des trognes fripées, se frottant les yeux, s’en enlevant les croûtes
de sommeil, cherchant leurs vêtements à tâtons – reflets de vous-même s’étirant,
baîllant, se raclant la gorge, expectorant de gras mollards
sur les plaques de tôle
qui servent de linoléum
à la cabine collective.


Hésitant, vous tendez vos orteils vers le sol.
Sec mais froid.


Vous vous habillez, votre estomac gargouille.
Un haut-parleur vous pousse entre les jambes.


{Hangar à chaloupes VZ2}, grésille-t-il.


C’est là qu’on vous envoie, c’est là que vous irez.



GPG 13 :


Plafond du hangar à chaloupes : voûte étrange,
comme un gros cintre tordu, poisseux,
humide.


D’ailleurs : une goutte glacée  m’en tombe sur le crâne.
Ne suis pas assez couvert.
Me faudrait un cache-nez en laine d’Irlande,
et un plaid, et un bonnet, et un bon Damart.


Sans ça suis bon pour la pneumonie.
A mon âge : à deux cents quatre-vingt-cinq ans !


Cela dit : n’ai jamais rien eu contre une bonne pneumonie,
bien foudroyante. La pneumonie vaut sans doute mieux
que ce qui m’attend.


Que ce qui nous attend : moi et la centaine d’autres bidasses
sans doute mêmement Réveillés de frais, en partance
pour les confins de l’univers connu
armés seulement
de notre petit sexe tremblotant
et d’un protophaseur
(à supposer qu’un protophaseur soit une arme),
avec
dans nos yeux la même détresse ovine,
dans nos crânes les mêmes souvenirs s’entrechoquant :
la mort sur terre, l’agonie, les derniers instants, le dernier visage,
la famille, les pleurs, l’absence, la blancheur de la chambre
d’hôpital, les infirmières qui augmentent morphine et sédatif,
la lumière qui faiblit,
la pénombre,
l’ombre.


Puis la sortie du caisson cryogénique,
les visages inconnus, le monde étranger, l’espace,

puis ce hangar.


Et maintenant, et bientôt : tous au cœur de nulle part,
azimutés, les tripes encore
retournées par la violence
de l’atterrissage,
chancelant
sur une planète de gaz et de feu
– aux lunes écaillées, vipérines, aux montagnes fumigènes,
au sol criblé de lèpre, squameux, constellé de pierres
toxiques, aux rivières empoisonnées, marneuses, purulentes –
tous étouffant dans nos scaphandres, effarés, perdus,
tirant à l’aveugle,
tirant sur nulle part,
appuyant sur la gâchette seulement
pour se rassurer, sans espoir,

et bientôt le souffle prédateur dans notre dos,
bientôt nos nuques brisées
sous les crocs, sous les mâchoires sauriennes,
bientôt la mort
la mort pour de bon,  
sans glace et sans réveil.


GPG 14 :


Nous piétinons.

Le sas d’entrée dans la chaloupe VIII
(c’est la mienne visiblement) se rapproche lentement, mais
sûrement. On vérifie les identités, dates de réveil, affectations.


Voilà, me dis-je. Je vais mourir encore.
Et la gorge sèche avec ça.


Soudain l’on crie : Sapin !


Me retourne. L’enfant de Cary Grant et de Gary Cooper est là. Hector.
Il a couru, halète sportivement, comme un cheval de noble race
après un trot soutenu.

Sapin, j’ai obtenu votre changement d’affectation.
Vous êtes bien poète, c’est ça ? demande-t-il, un doigt
tendu dans la direction de mon cœur.


Bien sûr que je suis poète, dis-je.
C’est même la seule chose que je sache faire :
être poète.


Alors j’ai besoin de vous, poursuit Hector.
Vous serez bien plus utile sur Isodore 5,
parmi les Ghenka aux longues racines, les Aiguilles froids comme le gel,
les chicaneurs Vézo aux mille yeux de fer,  les mercenaires Pile-Pile
qui ne s’arrêtent jamais-jamais,
et les poulpes et les Chnoques et les Pr?°tan,
vous serez bien mieux employé au milieu
de toute la fripouille galactique du coin,
qu’à vous faire dévorer par le premier saurien venu. 


GPG 15 :


Frôlant les trois mètres, le corps couvert de verrues
qui semblent par endroits des cornes, la bouche aphteuse,
les yeux comme quatre mauvaises braises prêtes à lancer
l’incendie, le videur Chnoque
nous considère un temps avec indifférence,
puis, parce que le boulot reste le boulot, condescend
à examiner nos combinaisons d’un jaune criard, élastique,
moulant, pour voir si nous ne dissimulons pas
de dispositifs offensifs. Qui sont formellement interdits, comme l’indique
la pancarte TOUS LES DISPOSITIFS OFFENSIFS SONT FORMELLEMENT INTERDITS
accrochée à l’entrée du bar cosmique.  

Pas de protophaseur ? demande-t-il
en toquant d’un doigt ligneux sur la bulle de verre qui protège
le crâne d’Hector.


Hector fait un geste des deux mains, une sorte de triangle,
qui doit signifier quelque chose comme
Ne vous inquiétez pas, nous n’avons pas dissimulé
de protophaseur
dans notre petite combinaison jaune.


GPG 16 :


Le videur s’écarte.

Sommes à l’intérieur.


Tout à fait mon genre de bouge.  Enfumé, voire nébuleux,
et définitivement
interlope. Dans le fond, une scène que se partage
une quinzaine de musiciens de diverses origines et espèces, parmi lesquels
un volatile au bec pris dans un harmonica en os, une girafe sans pattes
qui joue indiscutablement du théorbe, un groupe de percussionnistes
roses et imberbes et trapézoïdaux, un phasme aux longs cheveux soyeux collé à son youkélé
des sables, un trio d’asperges vibrantes recroquevillées sur leur instrument qu’on pourrait  appeler saxophone si les saxophones
vous regardaient droit dans les yeux, sans ciller,
et tout devant, en pleine lumière, sous les feux,
un crooner,
une manière de crooner, grande chose mystérieuse
au cœur ouvert, palpitant, d’où sort un vieux blues dur
des montagnes.

Ailleurs, dans la salle, disséminés : extraterrestres
aux mines prédatrices, certains en scaphandre, d’autres visiblement nus,
une poulpe assez jolie se déplaçant dans une baignoire
sur roulettes, des Pile-Pile crépitant dru, et dans un coin sombre, contenus
dans les boîtes qui leur procurent
la chaleur et l’air toxique
dont ils ont besoin,
les terribles Pr ?°tan, dangereuses xénoformes-de-vie
que m’indique d’un souffle discret Hector,
en passant,
l’air de rien.


Mais surtout, comme il se doit, comme il se devait :
un barman patibulaire aux grandes oreilles feuillues
dressé fièrement derrière
son comptoir, protégeant
de son corps large et trapu
les bouteilles
qui renferment
tel un coffre son trésor
des liquides troubles
et incolores.



Pas besoin de tortiller :

m’approche du taulier, m’assois sur un tabouret
(étonnamment spongieux),
et demande fermement :
un GRAND verre d’OH.


S’il-vous-plaît.



 GPG 17 :


De sa main virile, bien équilibrée, aux phalanges puissantes,
Hector couvre mon verre.


Prenez au moins une paille, conseille-t-il.
Si vous ne voulez pas être complètement contaminé.


Un verre d’OH pour mon ami, dis-je au barman.
Avec une paille.


Après quoi les choses sérieuses :
me déverrouille le scaphandre,
enlève la bulle qui entoure ma tête,
pose la chose – qui a tout d’un aquarium pour cerveau –
sur le bar.

M’enfile le verre d’OH sans frémir.

Le barman m’observe avec intérêt.

Hector sirote un demi-millilitre, puis manque tomber de son siège.

Le barman m’observe avec intérêt.

Hector tombe de son siège.

Le barman m’observe avec intérêt.



Il va m’en falloir un deuxième, j’explique.

Vous ne voulez pas attendre un peu ? Voir si vous ne tombez pas
de votre tabouret ?
demande le bistrotier en faisant remuer ses grands feuillages auditifs.

La petite sœur, j’insiste.

On me sert. Un second verre d’OH disparaît dans ma bouche.

Le barman m’observe avec intérêt.

Plus loin, depuis sa baignoire, une jolie poulpe m’observe avec intérêt.

L’OH n’est pas mauvais, mais reste loin du Lagavulin espéré.
M’en prendrais bien un troisième pour la route. Le commande.

Le bois.

Le barman m’observe avec intérêt.

Première fois que je vois une humanité
qui tienne l’OH, lâche-t-il finalement.



GPG 18:



Le crooner s’arrête. Ferme la trappe qui donnait sur son cœur.
Plus de blues des montagnes : les montagnes avalées dans la brume.


Autour de lui les musiciens remballent leurs instruments.
L’oiseau engloutit son harmonica. Le théorbe est démonté et rangé dans une boîte en forme de losange. Les percussionnistes roses qui ne jouaient que d’eux-mêmes (se jetant
les uns sur les autres, rebondissant avec une force variable) se précipitent vers le
bar, on leur sert des pintes d’une mixture verdâtre, caffie d’algues.
Le youkoulélé des sables retrouve son sablier.
Place nette sur la scène.

Puis – tandis qu’Hector parvient tant bien que mal
à remonter sur son tabouret – un Pile-Pile investit les lieux.
|Bonjour-Bonjour, dit-il d’une voix de fusible.
C’est maintenant-maintenant l’heure de la poésie-poésie.|
Il semble fixer l’assemblée. Il semble prêt à parler.
Du moins sa partie basse (la partie +), et sa partie haute  (la partie –)
sont-elles orientées vers nous.

Mais ensuite rien.

Rien ne se passe.

Rien du tout.

Me demande un moment s’il va nous faire le coup classique de la poésie
dite négationniste ou a-existente ou silencieuse, mais non, il se met finalement à déclamer, avec de petits craquements électriques, le poème suivant :

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Tonnerre d’applaudissements dans la salle.




GPG 19:



Tandis que la salle, en délire, continue d’acclamer
le poète Pile-Pile,
la charmante poulpe gare sa baignoire à côté de moi.
Charmante est le mot : charmante, désirable.
Certaines personnes, il faut en convenir, peinent à percevoir
le charme exotique des  céphalopodes benthiques ; mais c’est leur problème,
après tout. Quant à moi, y suis sensible : les yeux plaisamment proéminents de cette pieuvre, son regard taquin mais cependant profond, ses tentacules délicats
reposant avec une grâce nonchalante sur le rebord
de sa baignoire mobile, sa bouche sensuelle s’ouvrant sur deux exquises mandibules cornées,
tout en elle me plaît.

°Qu’est-ce que vous en avez pensé ?° me demande-t-elle,
d’une voix comme le miel
tout frais coulé de l’alvéole.

Je ne sais pas, dis-je avec un haussement d’épaule.
Un peu déjà vu, non ? En tout cas,
– et c’est déjà ça – on dirait que les gens du coin apprécient.

°Plus-Plus, le poète que vous venez d’entendre,
est à la pointe de l’avant-garde de la poésie Pile-Pile°, m’explique-t-elle.

Mes épaules se dressent, puis retombent de nouveau.

°Je m’attendais à une réaction plus virulente de votre part, Sapin.
Considérant que votre poésie appartient
au courant de la poésie concrète/figurative qui a peu à voir
avec la poésie phonétique/répétitive
à l’honneur chez les Pile-Pile°

Me demande bien comment elle connaît mon nom.
Et ma poésie. Et le courant de ma poésie.
Mais suis flatté.
C’est la première fois que je rencontre une pieuvre
qui a lu mes œuvres.


GPG 20 :



Elle sent bon.
Cette pieuvre sent vraiment très bon.
Cette pieuvre sent la cyprine et le jasmin.
Cette pieuvre sent meilleur qu’une femme.

Hector, tremblant, encore secoué par son millilitre d’OH,
essaie de s’agripper à moi, combat la nausée, parvient tant bien que mal
à articuler : Féro…Féno…Nome…Féromo… Fénorome…


Ne sais pas pourquoi l’OH lui fait tant d’effets.
Peut-être son organisme manque-t-il des enzymes de rigueur.

Soudain ma vessie m’appelle.
Me tourne vers la pieuvre, désolé.

Il faut vraiment que j’aille aux toilettes, lui dis-je.
A mon âge, la vessie, ce n’est plus ce que c’était.

Il me semble la voir battre des paupières.

(Mais les poulpes ont-ils des paupières ?)

Ne bougez pas de là, poursuis-je, c’est l’affaire de cinq minutes.

Elle m’adresse un sourire espiègle :

°Ne vous inquiétez pas Sapin.°

°Je reste là°


GPG 21


Elle n’est pas restée là.
A peine ai-je fini mon affaire (de façon assez insatisfaisante,
comme il arrive aux vieillards),
à peine me suis-je plus ou moins vidé,
qu’un tentacule d’une chaleureuse gluance
m’effleure le cou.

Vous n’êtes pas restée au bar, fais-je remarquer.

°Non°

Vous m’avez rejoint.

°Oui°

Vous aviez besoin de moi pour quelque chose ?

°C’est exactement ça°

Trois tentacules s’enroulent autour de mon bassin.
Un autre tentacule autour du poignet. Un à la jambe.

Doucement, ils me tirent vers elle.

L’eau de la baignoire est très chaude.


GPG 22 :


Bien sûr : ne vous raconte pas.

(…)

Bon : vous raconte, parce que vous insistez.

GPG 23



Mais que dire ?
Que dire sinon précisément : ce qu’il s’est passé, et qui ne vous dira rien, qui ne dira qu’à moi ?

Que dire sinon cette bouche, l’engloutissement dans cette bouche qui est une caverne qui est une fente épaisse et dont les lèvres tremblantes et maboules engloutissent la pâte accablée et nasillarde, le bouillon, la mixture qui est moi, que dire sinon : cette bouche comme une fosse avalant le visage plat et intransitif qui est mien, qui est ma fibre, le décollant comme on décolle des mains nos gants, en suçotant l’intérieur, le pelant couches après couches de sueur congelée après couches de buée après couches de poux après couches de graisse livide et couches de fleuves de lymphe altérée, rongeant, désossant les globules électriques de mes nerfs, les dégainant, confondant ce qui fut le système de mes pensées en une même matière grise comme la cendre décatie d’un cigare six cent fois éteint, avalant tout, avalant encore de ces choses molles qui sont ma peau fourrée, de ces choses merdeuses comme un ourlet fécal sur une cheville superbe, rutilante, avalant les paniers de méduses crevées de mes muscles, de mes organes, avalant les gouttières tachées d’huile de mes veines, avalant les longs fruits jaunes véreux et les fessiers de fromage de mon intimité, sans y penser, sans mastiquer ni rien, ingurgitant

la chose qu’on pouvait appeler Sammy Sapin, cette chose vieille comme le monde, comme le commencement, qui était au début de moi mais avec les années n’existait presque plus, avec la vieillesse, avec le monde froid outre-utérin, et n’existe là encore que par la grâce de l’avalement, parce qu’on peut quand même l’avaler cette collection de glaviots fauves qui partent avec mes fluides dans l’eau chaude qu’agite, que turbine cette bouche aux exquises mandibules cornées, cette bouche comme un bec qui me saisit les intestins, les déroule, se moque des éjaculats, du sang, du mucus, répand tout, mélange, amalgame, tandis que des tentacules aux cent et mille ventouses me broient, m’étouffent, me laminent, tandis que des yeux d’ombre magnétique m’emmènent dans les profondeurs, au plus bas des gouffres, parmi les ténèbres avides et jusqu’à l’encre primordiale et génésique, jusqu’à l’encre qui n’écrit pas mais cache, mais aveugle, mais fuit –
et suis là, suis au cœur du cœur, ça colle, vais découvrir, tout va se dévoiler, il n’y a besoin que d’un moment de plus,
quand soudain tout de moi se défait, le monde s’arrache, la vie se désincruste des os,  
et la pieuvre
qui était mon amante
déclare

°aah°

et

°ça fait du bien°


GPG 24 :



Hector, le visage fermé :

Je n’aurais jamais dû faire équipe avec un Réveillé.

Vous êtes incontrôlables.

Aucun sens de l’hygiène.

Aucun sens de la sécurité.


GPG 25 :


Hector, le visage fermé :

est-ce que vous avez Sapin la moindre idée
de ce que vous avez fait ?

M’étire. Regarde Hector. Il bouillonne.
La colère le rend presque laid.

Avez-vous la moindre idée de ce que vous avez fait ?
répète-t-il.

Une vague idée, je réponds.



Ai couché avec une pieuvre ?




GPG 26 :



Réveillé Sapin, on vous accuse :

de haute trahison envers l’humanité, d’avoir communiqué des secrets
à l’ennemi concernant la fabrication
des moteurs Chevchenko, d’avoir commis des actes contre-nature
et non-hygiéniques, d’avoir introduit votre verge
dans le cloaque d’un extraterrestre,

en vertu desquels motifs,

le procureur de la cour martiale

du Vaisseau de bataille de classe III
de la flotte spatiale de Défense de l’Humanité

demande votre condamnation à la mort
par retrait de la colonne vertébrale.


GPG 27 :


Le procureur : un imbécile rougeaud, ventripotent,
qui manque faire une fausse route à chaque fin de phrase.
Dans ses prunelles médiocres, une seule hantise : n’avoir pas assez de temps
dans l’existence
pour déverser sur le monde
toute sa bile.

Représentez-vous cette horreur, poursuit-il (cela fait deux heures qu’il tient le crachoir) :
des enfants poulpes à face d’homme, aux yeux exorbités, cruels,
aux fronts immenses et lisses, mais n’abritant
aucune intelligence,
avec pour membres des tentacules
au bout desquels s’agitent pathétiquement des mains contrefaites, aux doigts invalides, des mains qui ne sont que des moignons, d’infâmes et purulents moignons, des excroissances de chair morte, des boules de peau cadavérique, ignobles, innommables, des mains qui ne sont qu’insultes à notre espèce,

les voilà les enfants, la voilà la relève, l’héritage de Sammy Sapin,
ce Réveillé qu’on eût dû laisser en glace, dont on eût dû couper
la congélation,
car en vérité,
je vous le dis, Messieurs de la Cour, Amiral Brinchevillère, Capitaine Moulinier,
Sapin n’est pas un homme, Sapin ne mérite pas d’appartenir à l’humanité,
Sapin ne vaut pas mieux
que ces infâmes serpents-lézards que nous combattons
depuis l’aube des temps spatiaux,
en vérité 
Sapin nuit à la pureté de l’espèce
c’est un fait
c’est une évidence
en conséquence de quoi je demande
officiellement en ce jour
qu’on retire à Sapin
une à une les vertèbres
dont il n’a jamais su que faire
dont il n’a jamais été digne


GPG 28 :


Mais on murmure.
Mais on chuchote.
Mais on grommelle, grogne, gesticule, ne comprend pas.
Mais on jure, mais on pousse des cris rageurs.
Puis l’on voit le procureur comme une outre se gonfler, éclater presque, se réfugier finalement dans l’apoplexie.

Le procès est annulé.

On a reçu un appel.

Un appel de la Suisse, planète-mère des gastéropodes, paradis fiscal de l’univers.
Ils réclament Sapin.
Une ambassadrice poulpe leur a parlé de Sapin, et ils veulent Sapin.
Or l’humanité ne peut se permettre de froisser les Suisses.
Les Suisses sont la seule puissance susceptible de protéger l’humanité des Sauriens, en cas de complète débâcle militaire.
Si ces larves de Suisses veulent Sapin, ils auront Sapin.



 GPG 29 :


Ai toujours eu de la chance dans la vie.

Voyez : on devait me tuer, m’arracher les vertèbres, mais on y renonce ;
au lieu de cela me voilà dépêché par frégate diplomatique, accompagné de ce cher Hector, en Suisse.

Ai toujours eu de la chance : à mon avis, cela tient au fait que le cosmos
ne peut se passer de moi.

Imaginez : un univers sans Sapin ! Quel tue-l’amour !


GPG 30 :


Ces derniers temps, tout me réjouit.

Me sens moins vieux.

Me sens rené : presque un jeune homme
avec la vie devant lui,
avec ses échecs et ses reniements et ses désillusions devant lui
– jeune homme encore propre
comme un sou neuf.


Le fait qu’on devait m’enlever la colonne, qu’on y a renoncé, que je continue d’en jouir,
explique mon contentement : mais en partie seulement.



Ai d’autres sujets de satisfaction : cette planète des gastéropodes par exemple :
belle découverte.
Planète infiniment plus harmonieuse que feu la Terre.
Les réalisations urbaines des limaces qui l’habitent
épousent admirablement les reliefs naturels,
s’intègrent sans difficulté dans le paysage et y ajoutent même,
comme le peintre breton
donne à la mer une lumière
qui n’y était pas
mais semble évidente
et naturelle.
Pas d’orgueilleux buildings ici : tout est à hauteur d’homme, voire un peu plus bas.
Pas d’autoroutes : on se déplace dans de petites soucoupes individuelles, chacun respecte les priorités, les klaxons sont muets.
Pas de déchets, ni détritus, ni saletés d’aucune sorte :
les murs, les rues, les bâtiments officiels et privés sont tous
impeccablement immaculés.


Egalement : cette réception diplomatique à laquelle j’ai été convié en tant que
POèTe OffICiel De LhUMAniTé
(c’est ce qui est écrit sur mon carton d’invitation) :
on y respire le chic et le bon goût, la finesse et la distinction.
Des fresques monumentales, représentant divers
épisodes de l’histoire suisse
– l’indépendance et l’union planétaire,
les grandes guerres mercenaires,
la traversée des premiers trous noirs,
la fondation des banques universelles –
couvrent les murs ; des lampes aux suspensions de rubis et de jaspe projettent
une douce lueur sur les invités ;
des serveurs aux antennes gantées de blanc vous offrent délicatement,
en verrine, de délicieuses mignardises palpitantes ;
on remplit généreusement votre coupe
d’un OH jaune comme une jeune pépite ;
partout des diplomates fougueux, de toutes espèces
(aiguilleurs pointus et glacés, Pile-Pile électriques en smoking,
asperges vibrantes, phasmes longuement chevelus
et bien peignés, organismes unicellulaires
de la taille d’un poing, et d’autres
– de plus étranges encore),
discutent cosmopolitique avec une animation louable,
mais sans véhémence ni irritation ;
au fond de la salle, deux ressortissants Chnoques, leurs larges épaules voûtées
pour ne pas racler le plafond,  
tentent, l’air concentré, de ne pas marcher
sur les autres convives ;
un quatuor de girafes sans pattes joue ce qui me semble être un morceau de Purcell ;
l’ambiance est cordiale et détendue ;
rien à voir avec la sèche atmosphère humaine du Vaisseau de Bataille.


(S’il faut être tout à fait honnête : les limaces autochtones bavent beaucoup,
laissent des traînées de mucus rosâtre derrière elles ;
c’est un désagrément ;
mais il suffit de bien regarder où l’on met les pieds.)


(Pour le reste,  
il me semble que les extraterrestres, quelle que soit
la bizarrerie de leur organisation corporelle
ou de leurs manières, ou de leur mode d’alimentation,
savent vivre, eux,
contrairement aux hommes.)


On me présente même au vice-président de la fédération gastéropode :
c’est une pointure, c’est une sommité,
sans doute l’une des personnes les plus influentes de l’univers,
et pourtant il est amène, courtois, c’est un homme, enfin c’est une limace
dont on peut dire qu’elle a su rester accessible.


Nous causons un moment : il me demande comment va l’humanité.


Point trop mal, lui dis-je.
Du moins on a vu pire.  



GPG 31 :


Il manque tout de même quelque chose à ma félicité :

la créature qui a volé mon cœur ; ainsi que mon âme ;
ainsi que mon meilleur souffle ;

la poulpe délicieuse à côté de laquelle ma femme Ernestine
– le souvenir de ma femme Ernestine –
n’est plus qu’une vapeur ténue,
un voile léger qui s’efface,
une ombre évanouie.


La cherche, cette ambassadrice à huit bras
qui m’a mastiqué tout entier, puis recraché,
puis m’a sauvé  la peau.


La cherche : mais ne la vois pas.


Hector a l’œil sur moi. Il est évident que le fils de Cary Grant
et de Gary Cooper a pour ordre de me surveiller.

Il décline toutes les coupes d’OH doré qu’on lui propose.

Ne me lâche pas d’une semelle.

Mais moi : de me retourner ; de lui demander :

Est-ce que tu l’as vue ?

Il fait mine de ne pas comprendre.

Est-ce que j’ai vu qui ?

La pieuvre, dis-je.

Distraitement, tout à fait comme
si ça ne comptait pas, Hector m’indique un petit groupe
dans un coin de la salle de réception.

Elle discute avec ces jeunes poètes limaces, dit-il. Méfie-toi d’elle.
Les pieuvres ne sont pas
nos amies.


GPG 32

La poulpe m’accueille avec un clin d’œil.

(Mais est-ce bien un clin d’œil ?
Les poulpes ont-ils donc des paupières ?)


(Décidément, se renseigner là-dessus.)


Elle s’écarte légèrement pour me permettre
d’intégrer le cercle
des poètes extraterrestres.

Hector reste dans mon dos comme un charmant
garde du corps. Remarquablement découplé.

°Je vous présente Sapin, dit la poulpe aux jeunes limaces
présentes, dont les antennes sont déjà
tendues avec curiosité
dans la direction de mon crâne.
Sapin a été récemment nommé poète officiel de l’humanité.°

En suis très fier, dis-je. Sacrée consécration.
Dire que dans ma jeunesse, je rêvais de l’académie française.
Quel gagne-petit je faisais !

Un rire saccadé, le mien, accompagne cette déclaration.
Les limaces ouvrent la bouche poliment, mais n’ont pas l’air
de saisir tout le sel
de mon histoire.


°Sapin, poursuit la pieuvre diplomatique, est notamment l’auteur
de L’oiseau bleu, l’un de mes poèmes humains préférés.°


N’ai pas souvenir d’avoir écrit un poème nommé L’oiseau bleu.
Fouille dans ma mémoire, mais déjà l’ambassadrice déclame :

°°Il y a un bluebird dans mon cœur qui
veut sortir
mais je suis trop difficile pour lui,
Je lui dis, reste là, je ne vais pas
laisser quiconque
voir toi.

il y a un bluebird dans mon cœur qui
veut sortir
mais je verse du whisky sur lui et respire
fumée de cigarette
et les putains et les barmen
et les commis d'épicerie
jamais savoir que
il est
là-dedans.°°

/Très beau/, trouvent les jeunes limaces, enthousiastes.

Vous me confondez, dis-je, dans un accès d’honnêteté. Vous me confondez avec Charles
Bukowski.

Mais on ne m’écoute pas.

°Ecoutez également celui-là, chers amis gastéropodes :

°°Forêt silencieuse, aimable solitude,
Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré !
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,
J’éprouve un sentiment libre d’inquiétude !
Prestiges de mon cœur ! je crois voir s’exhaler
Des arbres, des gazons une douce tristesse :
Cette onde que j’entends murmure avec mollesse,
Et dans le fond des bois semble encor m’appeler.°°

Les limaces frétillent, admiratives.

Maintenant vous me confondez avec Chateaubriand, dis-je, bien décidé à ne pas voler
dans les tombes
des morts.

La poulpe tourne ses doux yeux sous-marins vers moi.

°Que ce soit de vous ou de celui que vous appelez Château Brillant,
ou de celui que vous appelez Charles Bukowski,
ça ne change pas grand-chose pour nous, vous savez.
Ça reste de la poésie humaine :
écrite avec une main humaine.°


GPG 33


C’est bien beau la poésie, dis-je, en tirant la baignoire de la pieuvre
qui a ravi mon cœur
à l’écart,
mais il faut que nous causions, vous et moi : j’ai cent,
j’ai mille questions à vous poser, et qui me brûlent
les lèvres.

°Allez-y, Sapin° soupire ma pieuvre.

Comment vous appelez-vous ?

°Vous n’arriveriez pas à prononcer.
Trop de consonnes mouillées.°

Mais comment m’adresser à vous en ce cas ?

°Vous n’avez qu’à m’appeler Priscilla°

Et les enfants, qu’allons-nous faire des enfants ?

°Sapin, je suis une pieuvre moderne.
Ma cavité palléale est tapissée
d’émetteurs d’ondes
contraceptives.°

C’est un rude coup : au cœur et au foie :
quand le procureur évoquait durant mon procès
mes futurs enfants, même dans les termes abjects
qui furent les siens,
une flamme, une braise, quelque chose
qui avait dormi en moi pendant les années
de veuvage sur Terre et pendant
les années de congélation dans l’espace
s’était animé, un organe obscur mais central
s’était vu pris d’un souffle nouveau,
vital, inouï, s’était retrouvé soudain
attiré par la lumière,
par la chaleur, par le bruit, pareil au germe
qui s’ouvre brutalement, s’éploie, désire
subitement la terre, l’oxygène, et prend  
la direction du ciel, devient plante,
puis bête, puis sperme
se projetant d’astre en astre, allant semer partout
le gène qui est son âme, qui est sa face, qui est son esprit
– en moi un feu primal
avait grossi
d’heure en heure parmi le vieux bois mort, la paille sèche,
les brindilles chenues de mon ventre ; il me semblait
les voir déjà, ces adorables octopodes,
ces créatures chéries encore maladroites et chétives,
ces doux invertébrés issus de moi,
mes petits,
mes graines.

Il me semblait les voir : et me voir parmi eux, lisant
de ma voix la plus grave et paternelle
les meilleurs textes,
les moments imparables
de la poésie humaine
écrite avec la main humaine.

Il me semblait les voir, les étreindre, jouer,
et rire, et réprimander ; l’âge n’était peut-être passé ;
c’était possible encore d’être le père
qu’on n’avait jamais eu,
qu’on n’avait pas été.



GPG 34


Priscilla voit mon chagrin. Pose affectueusement
un tentacule sur mon épaule. Puis en revient
aux affaires courantes.

°Sapin, voyez, dans le groupe que nous venons de quitter,
cette limace aux antennes
duveteuses, et comme marbrées ?°

La limace blonde ?

°C’est cela. Cette limace
est le plus brillant espoir
de la poésie gastéropode. Le poète le plus influent,
la plus admirée de sa génération. Mais depuis peu,
elle suit un mauvais chemin°

M’étonne.

Me racle la gorge avec circonspection.

Dis ignorer qu’il y avait des mauvais chemins en poésie.


°Un chemin périlleux, si vous préférez. Le pouvoir,
notamment le vice-président de la fédération, que vous avez rencontré,
a des réserves quant à la direction que son écriture a prise récemment.°

M’étonne derechef.

Veux savoir ce qu’on reproche
à cette jeune
limace. Dont je ne comprends pas si c’est un homme
ou une femme.


°Les deux. Un homme/Une femme. Comme toutes les limaces.
Pour faire simple, il/elle prône un retour à la poésie gastéropode médiévale,
telle qu’elle s’écrivait
à l’âge de la chevalerie suisse, à l’époque où les limaces
que vous voyez dans cette salle
portaient d’épaisses armures
en forme de coquillage
sur le dos
– époque instable
de l’histoire cosmique
où la Suisse n’était pas encore la banque pacifique et le coffre-fort
de l’univers,
mais une nation de mercenaires
et de guerriers.°


GPG 35


Un réactionnaire, en somme, ce poète limace ?

°Tout à fait°

Il s’agirait, j’imagine, de le convaincre
d’adopter une démarche
plus progressiste ?

°Vous comprenez vite, Sapin°

Il faudrait, par exemple, l’inciter
à travailler davantage
sur la matière même du langage,
sur la déconstruction des grands concepts poétiques
– vers, lignes, mots, voix –
sur le démontage, la mise à plat
de ces grandes escroqueries
que sont le style, l’inspiration,
la vision de l’artiste ?

°Ce serait un excellent début°

En échange de quoi…

°En échange de quoi, Sapin, vous obtiendriez
la reconnaissance éternelle
du peuple poulpe
et de ses représentantes diplomatiques°

Plus loin, le jeune poète limace discute avec l’un
de ses congénères : la passion l’anime visiblement ;
il est tout flamme, fougue,
espoir.

°Et les Suisses vous considéreraient comme
un facteur important
de leur alliance avec l’humanité°

Il ou elle est acide et chlore,
poignard et croc.
On dirait quelqu’un que j’ai connu.
Ne sais plus qui.

°L’humanité serait obligée de vous accorder le titre
de poète officiel
de façon définitive.
Vous ne seriez pas révocable.°

Ai retrouvé à qui cette limace
me faisait penser : à moi jeune, ivre de jeunesse,
écrivant mes premiers textes, voulant convertir
mes proches et les autres
à la religion
de l’écriture.

°On ne pourrait plus toucher à votre colonne vertébrale°

GPG 36


C’est un cimetière.

Ou tout comme.

Une grotte immense, lugubre, dans laquelle coule un vent glacial
et qui n’est pas sans rappeler
certaines des cavernes préhistoriques
qui du temps de la Terre
peuplaient l’Ardèche.

Partout, jonchant la grotte : des coquilles vides,
des coquilles semblant d’or et d’ivoire,
ornées de peintures de guerres, de blasons
occultes, de symboles à mes yeux
ésotériques,
mais clairement martiaux,
féroces, redoutables.

/Nous y sommes, dit la limace poète.
C’est l’endroit que je voulais vous montrer/

Hoche la tête lentement.
Ai froid.
Ne me sens soudain plus si jeune.
Des traces de sang vert
teintent par endroits le colimaçon
de ces exosquelettes antiques.

/Nos armures, explique le jeune poète limace.
Les armures de nos ancêtres/

La limace pousse un gargouillement
qui doit être un rire
chez les limaces.

/Ne faites pas cette tête, Sapin.
Regardez plutôt
ce que je vous ai apporté/

D’un de ses tentacules inférieurs,
il me tend une bouteille.

/Lisez l’étiquette/

C’est écrit en humain.
C’est vieux, c’est poussiéreux, c’est à moitié
déchiqueté,
mais c’est écrit
en humain.


Lagavulin.



12 ans d’âge.



GPG 37


C’est à peine si j’ose y mettre
le bout de la langue.

Ai trop peur : et si j’étais
déçu ?

Finalement :
lève le coude,
m’abouche
au goulot,
lève le coude
un peu plus.

Tout d’abord, pas grand-chose :
quelques notes discrètes, tout à fait comme
des notes de musique
étranglées dans l’œuf,
notes crémeuses
et notes d’herbe grillé
et notes de fumé,
avançant par nappes, avec douceur,
avec ductilité,
jusqu’à la première attaque,
sombre, brutale, océanique :
lames furieuses
vous glaçant les os,
vous giflant la moelle,
s’abattant
les unes après les autres
dans un grand vacarme
de tourbe noire et de marais,
de tannins rappelant le cuir des fouets,
de marées d’algues piégeuses
– puis la tempête,
la tempête véritable
dans la bouche :
palais décapé comme au sabre
épices iodées jusqu’à la trame,
débarquements d’agrumes sucrés
(la figure éphémère
d’un fruit du dragon)
inondations barbares,
fuites en arrière, débâcles de suints
métalliques, puis grâce
du dernier coup, de la finale
dont vous garderez le goût
sur la langue
comme un fumeur de pipe
garde le souvenir brun de la nicotine
dans la gorge
longtemps après
la laryngectomie.


GPG 38

Ma voix résonne
sous les arches rocheuses :

un nectar, un nectar, un nectar.

/Heureux/se que vous appréciiez, Sapin.
Je crains qu’aucun/e de mes congénères ne soit
assez vigoureux/se
pour supporter
ce liquide-là/


Après quoi, la limace et moi nous taisons.  Silence de tombe.
Un ange passe en rampant.


Fais craquer nerveusement
mes phalanges : petite pétarade : feu d’artifice
mineur.


La limace, comme sortie d’un rêve, reprend :


/Vous ne m’avez pas lu/e, Sapin, mais je pense
que vous comprenez ce que je veux faire :
vous comprenez ce que c’est
que la violence,
vous comprenez
son importance, vous savez
que rien ne se passe
quand tout se passe sans fracas.
Vous buvez ce liquide limoneux,
qui tord les tripes…/

Ça réchauffe son homme, dis-je.

/… et vous avez failli perdre votre coquille
pour les beaux yeux d’une pieuvre…/

Ce n’est pas tout fait une coquille, dois-je préciser.
C’est une colonne.

/… je sais que vous êtes là, Sapin,
pour me convaincre de rentrer dans le rang,
voyez, je suis bien informé/e,
j’aurais pu refuser de vous voir,
mais je ne voulais pas perdre
une chance peut-être unique
de discuter avec le plus grand poète
de cette race barbare
et colérique
et stupide
qui est la vôtre,
qui est la race des hommes, j’avais l’espoir
en vous amenant ici
de vous montrer
concrètement
ce qui vous arrivera
si vous renoncez à votre barbarie
à votre colère
à votre stupidité,
si vous renoncez
à vos armes
à vos défenses
à votre orgueil
salutaire…/

/…Car regardez autour de vous, Sapin !
Regardez les vestiges
de ce que fut un jour la Suisse :
une nation de valeureuses limaces,
se battant pour chaque vallon, lac, forêt
pour chaque bout de terre aride,
pour l’air nu et noir au fond
des abîmes les plus inaccessibles,
pour chaque rai du soleil ;
une nation de vigoureux chevaliers
aux corps barrés de cicatrices
prêts chacun
à se battre jusqu’à la mort
pour ceux du clan,
du pays,
de la race et du sang –
voyez Sapin ces armures superbes, aussi dures
que la pierre la plus dense
que le diamant le plus impénétrable,
voyez sur ces armures
les paroles de  guerre, et de mort,
et de feu dévorant les villages :
voyez sur celle-ci
cette inscription : Sus aux Geignards
et Pas de Prisonniers
et Plutôt Périr
dans la Douleur
la plus Vive
que de Périr
sans mon Arme ;
et sur celle-là : La mort
La mort est mon Guide
La mort est mon Guide premier
et ma Compagne !
Voyez Sapin,
voyez qui nous étions !.../

/… et qui nous sommes devenus :
d’affreux gros lards,
des usuriers
sans foi ni âme
des outres
gonflées de vide,
des banquiers, des scélérats,
des malfaiteurs,
« le coffre-fort
de l’univers » :
faites-moi rire…/

(un gargouillement macabre
s’échappe justement
de sa bouche)

/…faites-moi rire : la Suisse n’est rien
qu’un ramassis
de larves ensuées et craintives,
malhonnêtes et fourbes,
prêtes à vendre leurs ancêtres, armes et coquilles,
pour quelques dinars, pour quelques roubles
galactiques : voilà la Suisse, Sapin,
voilà vraiment la Suisse :
une planète de lâches, d’hypocrites
et d’escrocs./



GPG 39 :


Réfléchis.


Comprends.


Comprends bien cette limace.


C’est simple :
La poésie a besoin de sang amer et de fureur sale.
Et de volcans.
Et de batailles.
La poésie dans le calme plat,
sur la mer étale, ça ne marche pas :
n’a jamais marché.


Puis refuser la banque, refuser d’être un prêteur, refuser
toute la basse manipulation du fric :
comprends aussi. Refuser l’ordre, refuser
ce qui est, refuser le présent
au nom du passé
et de l’avenir :
comprends parfaitement.


Cette limace est comme moi : mon frère, ou ma sœur
limace. Comme moi, du temps que j’étais jeune : mais les années
ont passé.


Ai mûri.
Suis vieux : comme un arbre
sec.


Alors ouvre la bouche, regarde le jeune poète, explique :
que la poésie ne peut, ne doit
pas être uniquement le fer
à la pointe
de la violence – qu’il faut se demander
ce que l’on fait
quand on écrit, si l’on écrit
pour changer le monde
l’ordre des choses
– si quoi que ce soit
qui fut écrit
a déjà changé
les choses
l’ordre du monde –
si le monde mérite bien
qu’on le change, si l’univers
et les hommes, et les créatures qui peuplent l’univers
méritent bien
l’encre qu’on leur consacre
 – se demander surtout
ce que c’est que la poésie – interroger
le sens des mots, le sens
de leur alignement en phrases,
de leur regroupement en troupes sonores, en bandes armées, 
en pâte qui se coince dans les gencives,
en suc pareil à la sueur des femmes
après l’hiver – savoir
ce que c’est qu’un poème :
sinon une goutte minimale,
un incident qui ne ride pas
même la surface d’une mare –
ce que sont
toutes nos paroles : sinon des souffles,
dérisoirement
échappés de nos cordes vocales ?
Se demander : ces souffles, à qui vont-ils ?
Se demander : le monde, la galaxie, auraient-ils la forme qu’ils ont
si un jour, en quelque recoin, un poème
avait atteint sa cible – si les poètes
étaient lus ?
Mais non : nulle part, jamais, le moindre verbe poétique
n’a fait courber la moindre pousse
d’herbe ; on n’est pas lus, même par ceux qui nous lisent,
les hommes, les limaces sont sourds, il est vain
de vouloir leur parler, on se fatigue,
on se déchire, on s’abîme, on se saigne
la gorge pour
une fois rien.




GPG 40 :




Jamais vu une telle foule, et si enthousiaste
à une lecture de poèmes.
C’est bien simple : de moi
jusqu’à l’horizon, s’étale
une mer de limaces
onduleuse, électrique, frémissante.


Public immense : rassemblé sur une place colossale
au centre de laquelle un cube sobre et imposant
clairement inspiré
de l’architecture fasciste italienne
relaie par mille haut-parleurs
le discours de la limace vénérable  
introduisant le jeune poète
dont le sort de ma colonne vertébrale
dépend.


Le mieux, me dis-je, ce serait qu’il se taise.


Le jeune poète s’avance : il est beau, il a la grâce
fragile de ceux qui ne vivront pas
vieux, ses yeux sont au bout des antennes
comme deux rocailles grises
tout justement éboulées
de la falaise, il s’approche du micro, un de ses tentacules
le saisit, se le colle
juste devant la bouche, d’où sort
brièvement sa langue
râpeuse et dentée
qui passe sur ses lèvres
peut-être pour sentir
une dernière fois
le goût futur de ses paroles : puis
sans préambule il démarre
un poème de violence nue, dont la main noire
vous fouaille l’intérieur
comme un lion fouaille sa victime légère
– poème de meurtre ou d’appel
au crime, dont la main noire
est armée d’ongles
merdeux et sanglants
comme des griffes
mentruelles et fécales,
– poème d’émeute et de rage,
qui se débat
à l’aveugle – petit frère qui veut faire mal
– vaincu d’avance qui veut blesser au pire
– poème inouï, cadavre
aux bras ouverts,
qui vrombit comme une mauvaise guêpe,
injecte le poison qui est sa vie-même
dans la plaie,
et s’achève,
et tombe à terre
comme à terre peut tomber
seul un cadavre.


GPG 41 :


Enfin c’est un beau poème.



Mais qui ne fait pas mes affaires :
les poulpes et les limaces
sont furieux – on me remet
aux autorités humaines –
ne suis plus poète officiel –
il est question de me couper la tête –
la laisser flotter dans l’espace intersidéral –
finalement on en revient quasi au plan originel –
quasi : mis à part un détail –
on m’enlèvera bien les vertèbres – c’est dit –
mais de façon chirurgicale –
c’est à cause des trous noirs – m’explique-t-on –
les seules espèces aujourd’hui dans l’univers
capables de passer à travers
sont les espèces invertébrées –
il faut donc que les hommes fassent des sacrifices –
donnent de leur personne – et qui pourrait mieux que moi –
moi poète – moi anciennement poète officiel –
qui pourrait mieux que moi être premier cobaye –
ou plutôt : premier voyageur –
premier explorateur même, premier homme à déchirer
les voiles du réel et des trois dimensions –
qui pourrait mieux que moi
être investi
de cette mission de découverte
dangereuse mais cruciale ?


Personne, a-t-on tranché
dans les plus hautes sphères.



Sapin
est le plus qualifié, estiment, catégoriques,
nos meilleurs gradés, l’amiral Brinchevillère,
le capitaine Moulinier, tous ceux qui comptent, toute la fine fleur
de l’humanité militaire.




GPG 42 :


Suis dans les bras d’Hector : il est beau comme un dieu toujours, mais flou.


Y vois mal : une bande de gaze
entre le monde et moi.



Hector me conforte ; veut me consoler.



Me sens comme une sauterelle
de la race de celles
que j’écrasais petit
entre mes doigts.



Hector fait la tête qu’il faut faire
à un enterrement. Ne m’en veut plus.
S’en veut. C’est de sa faute en fin de compte.
C’est à cause de lui cette histoire.
Rien de tout cela ne me serait arrivé
si j’étais allé combattre les sauriens sur Alpha 3
comme tout le monde.


Faut pourtant voir, dis-je,
le bon côté des choses.
On m’a ôté la colonne, c’est vrai,
mais on m’a laissé
la vie. Évidemment
il y a le problème
des déplacements ; cela dit,
on s’habitue à tout,
même à la reptation.


En revanche : voudrais bien avoir des nouvelles.
D’elle.

Savoir si elle a demandé après moi.
Si elle n’a pas été inquiétée.
Si on lui a laissé son titre et sa fonction
de diplomate poulpe galactique.

Hector prétend
ne pas avoir d’informations
sur le sujet : n’y pensez plus, prescrit-il,
c’est à cause d’elle que vous êtes devenu
l’invertébré
que vous êtes aujourd’hui.


Peu m’importe.


Me reviens le souvenir d’elle
me mangeant le cœur
aspirant la pulpe de mes os
engloutissant mon être
et l’enveloppe de mon être.

(Sans doute mon meilleur
souvenir du futur.)


Hector, devant ma mine
pitoyable, cède : votre amour, explique-t-il,
votre amour n’est plus que l’ombre
de la pieuvre qu’elle fut.
Elle ne mange plus, a rejoint sa planète natale,
ne sort pas de sa grotte sous-marine familiale,
n’a goût à rien, et c’est à peine
si elle trouve encore
la force
de se propulser
à travers les eaux profondes.


Mais qu’est-ce ? – veux-je savoir –
qu’est-ce qui peut abattre
cette superbe créature
aquatique à ce point ?
Qu’est-ce ?
qui peut lui avoir fait
perdre jusqu’au goût de la nage  
Qu’est-ce ?
qui peut avoir soufflé en elle
la flamme du mouvement et de la vie ?


Hector soupire
longuement, puis reconnaît
que je pose
la vraie question, la seule
qui mérite  
d’être posée :



– quelle est-elle cette force
dans l’univers
qui afflige
même les pieuvres ?